Jeudi 19 août 2021, à Granville, dans le cadre du festival "Voiles de travail", le géographe normand Christian Fleury a donné une conférence sur le pont du Marité sur l'histoire de la cohabitation entre pêcheurs français et anglo-normands.

On lira avec intérêt, cet entretien accordé pour La Manche Libre (édition du 14 août 2021):

Baie de Granville: "un exemple de mer partagée".

Pourquoi vous êtes-vous intéressé aux accords de pêche avec Jersey?

Originaire de Granville, j'ai soutenu une thèse en 2006 sur la combinaison îles/ frontière en m'intéressant particulièrement aux questions liées au partage des eaux. La mer est un espace continu, avec des enjeux qui se moquent bien des pointillés figurant sur les cartes. Pour autant, les hommes se partagent la mer, notamment à travers les droits de pêche. Sur ce sujet, le cas du traité de la baie de Granville était particulièrement intéressant. A ma connaissance, il n'existait aucun exemple d'accord sur la planète atteignant un tel niveau de "cousu main", de "sur mesure".

En quoi ce traité était-il spécifique?

Ces accords constituaient l'aboutissement, même imparfait, d'un processus entamé au début du XIXe siècle. A cette époque, un travail de pionnier a été fait en matière de droits de pêche. En 1839, un premier traité avait été adopté à la suite de la guerre des huîtres entre les bateaux jersiais et français dans la baie. Ce premier traité reprenait notamment la règle de la zone de 3 milles (dans laquelle il est interdit de pêcher à proximité de la côte) qui est devenue une norme internationale, ou encore le principe de la "mer commune."

Que s'est-il passé ensuite?

L'accord de 1839 a bien fonctionné pendant un siècle, jusqu'à ce que se pose le problème de la souveraineté des Minquiers et des Ecréhous. En 1953, un arbitrage de la cour internationale de La Haye a accordé la souveraineté de ces archipels au Royaume-Uni qui les a rétrocédés à Jersey. Il était néanmoins convenu que le pays qui perdrait la souveraineté conserverait ses droits de pêche. Puis, en 1987, la France et le Royaume-Uni ont entamé des négociations à propos de la frontière internationale de Jersey. La volonté des pêcheurs était alors de lier cet accord sur les frontières à un accord de pêche. Treize années de discussions furent nécessaires avant adoption du traité de la baie de Granville, en 2000."

Quels étaient les termes de cet accord?

C'est accord avait pour vertu de fermer la baie, d'en faire une bulle juridique (sic!) dans laquelle hormis quelques exceptions, les navires de l'extérieur n'étaient pas admis. Même si à cette époque, certains professionnels ont vu leurs accès aux eaux jersiaises spoliés, on pouvait alors considérer que les droits historiques des pêcheurs français étaient gravés dans le marbre par un accord international. Le climat était apaisé (ndlr: pourquoi?)... Jusqu'à ce que la situation se dégrade à nouveau ces dernières années. A l'origine, le traité de la baie de Granville n'était pas menacé dans le cadre du Brexit, mais il a finalement été balayé dans les ultimes négociations entre le Royaume-Uni et l'Union européenne.

(Ndlr: les bureaucrates de Bruxelles ont voulu simplifier les choses pour aller plus vite dans la négociation du Brexit et les autorités françaises ni même Michel Barnier n'ont réagi pour sauver le particularisme juridique du golfe anglo-normande malgré les alertes des présidents de la Normandie et de la Bretagne...)

Que va-t-il se passer désormais?

Difficile à dire! (ndlr: justement il y a des choses à dire!) La nouvelle organisation en baie de Granville sera la résultante d'un jeu complexe incluant de multiples enjeux: la capacité des pêcheurs français à se faire entendre, celle des élus à se mobiliser, les enjeux des politiques internes à Jersey ou encore les relations générales entre l'Union européenne et le Royaume-Uni... Avant les pêcheurs jersiais et français se parlaient directement, de quai à quai. Maintenant, il faut passer par Paris, Bruxelles et Londres, avec des risques d'incompréhension multipliés. Jusqu'à aujourd'hui, Jersey reconnaissait les droits historiques des pêcheurs français. (ndlr: Christian Fleury ne nous dit pas pourquoi...) Qu'en sera-t-il demain? Même s'il n'y a pas de volonté affichée des politiques jersiais d'éjecter les Français, des voix se font entendre, notamment chez certains pêcheurs..."


 

"Des voix se font entendre, notamment chez certains pêcheurs..." nous dit Christian Fleury. 

Pas sûr que la "voix" suivante qui fait beaucoup de bruit soit celle que l'on devrait entendre!

(La Manche Libre, 14 août 2021, p. 17)

"Un manifeste des pêcheurs jersiais...

Nous sommes les pêcheurs de Jersey. Les gardiens de nos eaux. Nous sommes des travailleurs acharnés, des propriétaires d'entreprises, des défenseurs des océans et des membres de la communauté insulaire."

C'est le texte que l'on peut lire sur une page baptisée "fishersmanifesto.je". Dans ce manifeste, Don Thompson de la "Jersey fishmens association" présente "la fin du traité de la baie de Granville comme une occasion unique pour les Jersiais "de reprendre le contrôle total de leurs stocks de poissons." Les auteurs soutiennent aussi que "70% du poisson pêché en eaux jersiaises est capturé par les navires français."

Commentaire de Florestan:

Que vaut un manifeste nationaliste jersiais écrit par un trublion... australien? Et qui oublie, bien entendu, deux réalités essentielles:

1) Les pêcheurs de Jersey ont besoin de débarquer leur poisson en France pour assurer la pérénité financière de leurs entreprises.

2) La "communauté insulaire" évoquée par ce manifeste est une communauté historiquement normande et donc, de ce point de vue, la question de la pêche est une affaire normande d'intérêt général qui concerne autant les îles que le continent...

A lire, les extraits de ce manifeste, tout le problème est de savoir si les voix qui doivent se faire entendre sont porteuses de la solution qui doivent éviter un naufrage collectif car les pêcheurs Français et Jersiais ont, objectivement, plus d'intérêts communs que de divergences car nos pêcheurs pratiquent tous une pêche artisanale sur de petites unités avec le souci de respecter la ressource halieutique et parce que demeure, pour ceux qui veulent encore la considérer, l'évidence d'un cadre NORMAND culturel et historique commun qui sera, à n'en pas douter, le SEUL MOYEN de reconstruire le principe d'une "mer commune" pour assurer l'exploitation raisonnée des ressources halieutiques du golfe anglo-normand.

On regrette que le géographe d'origine granvillaise Christian Fleury n'ait pas intégré l'évidence normande dans son analyste géo-politique parfaitement juste par ailleurs car l'existence de relations politiques culturelles et économiques privilégiées entre les Etats et bailliages de Jersey, Guernesey, Aurigny et autres dépendances et les collectivités territoriales de la Normandie continentale française (région Normandie et département de la Manche) est le seul outil que nous ayons à notre disposition pour sortir de la crise de la pêche ouverte par le Brexit.

Voir aussi:

https://www.ouest-france.fr/normandie/manche/manche-regain-de-tension-avec-jersey-autour-de-la-capture-du-thon-9a16c0a0-0659-11ec-afbb-f3a2ae420a2c

Sur l'Etoile de Normandie, nous avions proposé une esquisse de solution avec un projet nommé "Plan Hugo" en hommage au célèbre écrivain qui savait et appréciait le particularisme normand de nos îles...

Archive de l'Etoile de Normandie (7 décembre 2020)

http://normandie.canalblog.com/archives/2020/12/07/38694573.html

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