Billet de Florestan:

Satisfaction... factice?

Encore récemment, à l'occasion du lancement de la nouvelle antenne régionale normande de BFMTV, Hervé Morin, le président de la Normandie affirmait, péremptoire, que la Normandie était la première région industrielle française: on sait que notre président normand peut se laisser aller à une certaine forfanterie parfois bien nécessaire pour réveiller des cohortes de "Normous" encore embarrassés d'une certaine haine de soi trop longtemps pratiquée et qui les entravent encore trop pour oser une fierté normande pourtant évidente, mais le fait est là et, pour une fois, Hervé Morin n'exagère pas:

Avec près de 25% de son PIB régional se faisant encore dans le secteur industriel, la Normandie est bien au- dessus de la moyenne nationale française (autour de 11%) au point d'être dans les standards européens observés en Allemagne ou dans l'Italie du Nord. Fort bien!

Hervé Morin: "la Normandie est la première région industrielle de France" (bfmtv.com)

Ce constat médiatique et politique de notre président de région se trouve même corroboré par une note de l'antenne normande de l'INSEE datant du 11 juillet 2016 (soit quelques mois après la réunification) qui, elle-même, prenait appui sur l'analyse de l'état de l'économie régionale normande en 2013... Fort bien! Mais 2013, c'était il y a dix ans... 

La Normandie, première région française pour la part de l’industrie dans le PIB - Insee Analyses Normandie - 14

Il y a donc matière à réactualiser l'analyse de la situation économique régionale car les enjeux en cours et les défis à venir imposent, plus que jamais, d'avoir une lucidité sur l'ensemble du paysage économique normand, une lucidité qui ne doit pas avoir froid aux yeux sur des défaillances structurelles qui demeurent au delà de la dynamique positive mise en branle par la réunification institutionnelle et politique de la Normandie qui permet d'accéder à une meilleure information, à de meilleurs outils de décision au service d'une vision des enjeux normands beaucoup plus pertinente et efficace que la poursuite absurde d'un localisme stérile...

On ne pourra que saluer le volontarisme d'action publique normande de l'exécutif régional présidé par Hervé Morin depuis le 1er janvier 2016 en faisant de la Normandie, la région pilote française de mise en oeuvre d'une politique d'intelligence économique territoriale visant à anticiper la conjoncture et à renforcer, notamment au niveau financier et juridique, les atouts du tissu entrepreneurial normand avec pour satisfaction le constat que la Normandie était, en 2019, la dernière région de France pour l'activité des tribunaux de commerce avec une baisse importante du nombre de défaillances d'entreprise. 

Nous nous étions réjouis, à juste titre, de ces résultats mais c'était avant la crise sanitaire et, surtout, avant l'actuelle crise énergétique et géopolitique qui, pour des raisons stupidement politiques ou idéologiques, risque de durer au point de nous emmener, peut-être, vers une nouvelle crise historique majeure.

Lancer l'alerte...

L'esnèque industrielle et entrepreneuriale normande a tenu bon pour le moment car le capitaine a pris soin de bien manoeuvrer, d'anticiper afin de ne pas trop fatiguer le navire. Mais n'y a-t-il pas dans les membrures ou dans la quille quelques défauts structurels majeurs qui pourraient nous conduire au naufrage fatal si le gros temps, le vrai, devait nous tomber dessus?

Dans la note d'analyse à lire ci-dessous et que nous avons le plaisir de publier ici en intégralité, le géographe normand de l'université de Rouen Arnaud Brennetot nos propose un salutaire exercice de lucidité puisque la lucidité, d'après Senghor qui a lu et apprécié Flaubert ou Maupassant, est une qualité du caractère normand.

Que nous dit, en substance, notre lanceur d'alerte normand?

1) Que derrière les postures qui font plaisir, la réalité est toujours plus complexe et décevante: la Normandie est-elle vraiment la première région industrielle française?

2) Que l'industrie normande n'a toujours pas de véritable de tête normande: les services supérieurs qui commandent l'industrie régionale normande sont, soit en région parisienne, soit à l'étranger. Ainsi, face au risque de délocalisation industrielle, la Normandie est... à poil ou presque! Si l'on raisonne en terme d'intelligence économique territoriale (et c'est indispensable) voilà un défaut majeur, l'un des grands passifs de la division régionale normande, qu'il faudrait corriger avec vigueur avec des politiques publiques de moyen terme qui dépassent, bien entendu, les compétences et moyens du seul conseil régional de Normandie: en creux, cette Normandie "découronnée" pose la question métropolitaine rouennaise.

3) Les deux grands piliers de l'industrie normande sont aujourd'hui menacés dans leur avenir même, à savoir: l'énergie (marasme de la filière électro-nucléaire suite à son sabotage idéologique et politique; arrêt, à terme, de la pétrochimie dans la vallée de la Seine) et l'automobile (choc du passage au tout électrique d'ici 2035). Pour éviter à la Normandie ce que la Lorraine a subi avec la fin de la sidérurgie, il faudrait agir dès maintenant... Enfin, du côté de la recherche développement dans les nouvelles technologies, la Normandie reste sous la moyenne nationale malgré quelques têtes d'épingle d'excellence mondiale présentes à Caen (la ionisation des métaux suite aux activités du GANIL et les objets numériquement connectés) ou à Rouen (le technopôle mondial des motorisations du Madrillet): là encore, on paie aujourd'hui des années de sous- investissement et de sous-développement des plateaux technologiques de recherche et d'enseignement supérieur à Caen, Rouen ou Le Havre alors que la Normandie coupée en deux se vautrait dans le confort régressif localiste d'une gestion ne cherchant pas à préparer l'avenir.

Là encore, se pose la question métropolitaine normande avec la mystérieuse impossibilité politique qui demeure, près de sept ans après la réunification, de faire travailler ensemble les trois principales agglomérations urbaines normandes là où l'avenir de la société civile normande, à commencer par sa jeunesse, peut se construire:

On ne cessera jamais de le dire, le localisme est une sorte de nihilisme appliqué à la géographie qui confine au... suicide!

Théâtre d'ombres...

Cette note du géographe Arnaud Brennetot tombe à pic! Publiée sur le compte Linked In de son auteur le 14 octobre 2022, elle devrait être la lecture de chevet du président de l'APEC, l'association qui défend les intérêts de l'encadrement en Normandie et qui doit nous proposer à Rouen, ce lundi 7 novembre 2022, une conférence publique sur l'avenir de l'encadrement dans notre région... Justement!

Lire cette note sur la page Linked In de son auteur:

https://www.linkedin.com/posts/arnaud-brennetot-34805b256_note-%C3%A0-t%C3%A9l%C3%A9charger-activity-6996494913202733056-_Jfy/?utm_source=share&utm_medium=member_android

Mais cette roborative lecture pourrait être proposée aux participants qui daigneront bien vouloir paraître à la prochaine Conférence Territoriale de l'Action Publique (CTAP) programmée le 9 novembre prochain à Rouen...

Mais la CTAP dans une Normandie où sévit encore un localisme endémique avec des présidents de départements normands  farouchement opposés au "chef-de-filat" (sic!) du conseil régional notamment sur les questions de développement économique,  s'apparente à  un vaisseau fantôme surtout désiré par le législateur de la réforme régionale de 2015 et placé sous le double commandement du préfet de région et du président de région dans le but fort louable de mettre autour d'une table commune tous les grands patrons politiques des territoires concernés (région, départements, métropole et les principales EPCI) afin de coordonner un enjeu régional d'intérêt général.

Au menu sur cette table rouennaise: la validation du futur schéma régional de développement économique de la Normandie qui, lui aussi, date un peu...

Sauf que le préfet de région ne sera pas présent à cette réunion pas plus que Monsieur le président de la Normandie qui se fera représenter par son excellente première vice-présidente, Mme Sophie Gaugain: voilà qui en dira long sur le manque de confiance qui existe, désormais, entre l'Etat central représenté par le préfet et les grands élus du territoire à commencer par le président de la région qui n'ont même plus la vergogne de faire semblant...

Car ce manque de confiance fut particulièrement marqué en Normandie: en effet, cette réunion fantômatique consacrée à l'avenir non fantômatique et plutôt sombre de l'économie normande vient quelques semaines après l'annonce de l'acceptation du futur contrat de plan entre l'Etat et la région normande après des mois de blocage de la part d'Hervé Morin qui, fort légitimement, jugeait que l'Etat continuait à se défausser de ses responsabilités financières quant à l'avenir de la recherche et de l'enseignement supérieur en Normandie. Justement!

Le CESER... à rien!

Mais ce triste théâtre d'ombres ne concerne pas que la scène désertée de nos relations avec l'Etat central, il y a pire! Il y a, aussi et surtout, la scène vide de la prospective institutionnelle normande car cette question de l'avenir industriel de la Normandie et les milliers d'emplois qui vont avec, devrait être au coeur des relations entre l'exécutif régional et le... Conseil économique, social et environnemental (CESER) qui représente officiellement la "société civile régionale organisée" quitte à toujours ignorer, malgré la réforme régionale de 2015, les associations qui ont la Normandie comme objet spécifique.

Sur un tel enjeu, nous devrions avoir une saisine régulière du CESER par l'exécutif régional normand. Mais il n'en est rien et, anticipant le fait que les rapports du CESER à rien ont surtout vocation au classement vertical, Hervé Morin, sauf erreur de notre part, n'a jamais saisi cette chambre qui, officiellement, double la représentation politique de la Normandie.

En 2013, sur une lettre de saisine d'un certain Alain Le Vern de sinistre mémoire, le CESER de l'ex Haute-Normandie pondait un rapport exactement sur les mêmes enjeux que ceux qui nous sont aujourd'hui jetés sous les yeux par Arnaud Brennetot: le CESER à rien, en effet!

En 2023, le CESER doit faire l'objet d'un renouvellement important de ces membres. Jean-Luc Léger sont président actuel a annoncé qu'il ne se représenterait pas: 

Il est donc urgent de remettre de l'ordre dans la salle des machines du paquebot Normandie!

 

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