Billet de Florestan:

"J'irai revoir ma Normandie, le pays qui m'a donné le jour..."

                                                                                                  Frédéric Bérat.

L'identité normande est un existentialisme alors que d'autres territoires n'en sont qu'au stade de l'affirmation d'une identité tribale ou ethnique. L'existentialisme normand qui permet à la personne humaine de mieux se définir par elle-même est donc d'une essence supérieure, sinon aristocratique mais comme toute belle et haute proposition, elle a les défaut de ses qualités et à l'enfermement d'un communautarisme ethnique qui dans une région voisine de la nôtre tend à faire tourner les gens en rond, l'existentialisme individuel normand s'ouvre, immanquablement, fatalement devrait-on dire, sur les horizons infinis des fins dernières: le ciel, la mer et la... mort si l'on verse dans le nihilisme d'un prof de philo du lycée du Havre qui a eu une certaine notoriété mondiale, ou la vie éternelle si l'on chemine jusqu'au bout d'un poème écrit par la jeune Thérèse Martin de Lisieux.

Puisque l'identité normande est un existentialisme alors la Normandie est une métaphysique sinon un exercice spirituel de contemplation et d'admiration: c'est la Normandie, qui, en effet, fait le Normand et qui fait que nous sommes davantage nous-mêmes avec la Normandie plutôt que sans...

Alors cette région bordée de mer se tient, aussi et surtout, au bord du Salut parce qu'elle a vu passer sur elle l'Histoire avec une grande hache dans le terrible été 1944 pour la Liberté de tous et parce que son nom, désormais connu dans le monde entier, imprimé en caractères gothiques sur une coupure de presse tombée en enfer avait permis aux ultimes rescapés des camps de concentration nazis d'avoir le courage suprême de survivre jusqu'à leur libération prochaine.

La Normandie est donc  une expérience qui nous emmène sur les chemins escarpés de la transcendance, chemins qui peuvent être dangereux comme la promenade au bord du vide sur la falaise peut être fatale pour quiconque ne sait jamais assez posé de questions pour se connaître ou pour qui s'en pose toujours de trop:

C'est alors que les réponses et les vérités de ce monde deviennent futiles, insipides et fausses, que la conscience humaine voudrait voler comme l'oiseau de mer du poète ou plonger dans le lait d'émeraude qui écume le pied, le talon de cette falaise à face de craie, voire jusqu'à sa jambe lorsque le Noroît se déchaîne l'hiver.

Suicides... ou rédemption?

La haute montagne face à l'abîme du ciel et la haute falaise face à l'abysse de la mer ont toujours fasciné les hommes: elles ont fait chanter les prophètes et les poètes, dessiner et peindre les artistes, écrire les écrivains romantiques ou ceux du roman noir, marcher et courir les aventuriers et pleurer les femmes qui ne les ont pas vus en revenir...

La falaise d'Etretat est sublime: c'est beau mais le frisson esthétique est aussi celui de la peur.

Alphonse Karr, le premier, puis le grand Victor Hugo ont chanté l'extraordinaire monument naturel de l'Aiguille accompagnée de sa grande arche ou l'arc monumental de la "Manneporte" qui est à la marine ce qu'un arc de triomphe serait pour une armée: Karr, le premier admira ces monuments "non faits de main d'homme" tandis qu'Hugo fit la géniale et audacieuse comparaison entre le monument naturel d'Etretat et la pyramide montée vers Dieu par la main de l'Homme au milieu de la baie du Mont-Saint-Michel: consacrée à "Celui qui est comme Dieu" pour lutter toujours contre le Mal et à qui la Normandie est consacrée pour en faire la terre française de la Rédemption.

Que cela soit dans l'abbatiale du Mont-Saint-Michel ou sur la falaise d'Etretat, survient toujours ce moment d'être mystérieusement attiré par cette part divine qui a été jetée en nous quoique l'on puisse en penser.

Et à Etretat, du haut de la falaise le choix s'impose, traversant toute âme humaine lucide et émerveillée: monter vers le ciel depuis le haut de la falaise avec l'esquif de ses plus belles esquisses de pensée ? Ou alors, viser à travers le vide la périssoire qui passe en bas avec le galet de tout son être.

A Etretat, comme au Mont-Saint-Michel, le promeneur qui accepte de se faire pélerin est obligé de se confronter avec la Vérité.

Et la Vérité avec une majuscule partage avec le Soleil ou la Mort la terrible difficulté ou impossibilité pour tout être humain un tant soit peu ordinaire, de se regarder de face, les yeux grands ouverts.


 

Capture d’écran du 2022-12-03 11-06-41

https://www.lefigaro.fr/vox/culture/joseph-mace-scaron-la-legende-noire-d-etretat-est-un-tabou-absolu-20221202

Joseph Macé-Scaron : «La légende noire d'Étretat est un tabou absolu»