Billet de Florestan:

On a l'esthétique que notre époque mérite... Et nous vivons une époque médiocre pour tout ce qui a encore la prétention de s'approcher de près ou de loin de la Vérité et de la Beauté, deux valeurs avec lesquelles nos élites sociales, politiques et intellectuelles sont définitivement fâchées au nom de la liberté de penser ce que l'on veut ou ce que l'on peut quitte à penser n'importe quoi et à autoriser n'importe quoi... Enfin presque! Puisque les rares et courageux adeptes de la Vérité et de la Beauté sont impitoyablement exclus de la commande artistique officielle publique et leur parole bannie des circuits médiatiques officiels dominants.

En ce début de XXIème siècle, en France et dans tout l'Occident ou presque, le nihilisme règne et domine sur tous nos pauvres artéfacts humains: nous reste alors la célébration de la beauté naturelle et quand l'architecture, l'urbanisme ou l'art sont devenus laids, insignifiants, amorphes, la beauté naturelle des arbres, par exemple, prend le relais en cachant derrière leur admirable diversité poétique et formelle l'insipide platitude de nos boîtes en verre, métal ou béton...

A condition de ne pas couper en quelques heures, ces monuments naturels parfois vieux de plusieurs siècles.

On pourrait espérer que notre époque ne s'intéressant plus à ces choses pourtant essentielles et n'ayant plus les savoir-faire ancestraux pour les apprécier, s'abstienne d'y toucher ou s'en éloigne avec une crainte respectueuse: c'est hélas le contraire! Car notre époque dispose de moyens techniques d'une puissance que toutes les époques passées n'ont jamais eu auparavant. On devrait pourtant s'en réjouir car nous pourrions, en quelque sorte, tout faire, notamment faire tout ce que l'on ne pouvait, techniquement et physiquement, pas faire avant. Problème: cette puissance technique aussi contemporaine que fabuleuse est au service du Néant conceptuel et esthétique.

Jamais on n'avait détruit, labouré, excavé une parcelle urbaine aussi vite. Jamais on n'avait coulé du béton ou élevé des murs aussi rapidement.

Mais pour construire quoi?

Prenons l'exemple du réaménagement du château ducal de Caen qui dispose encore, après bien des vicissitudes, (la Révolution française et les bombardements de 1944) de l'une des plus grandes enceintes castrales médiévales d'Europe avec un bâti historique exceptionnel (par exemple: la salle de l'Echiquier, rare exemple d'aula princière encore intacte datant du XIIe siècle).

Contrairement à ce qui aura pu être récemment réalisé dans quelques villes allemandes avec la reconstruction à l'identique de monuments ou quartiers historiques totalement détruits en 1945 (Dresde, Berlin, Postdam, Francfort...), ou de ce qui est en cours depuis 2019 pour la tour et flèche Nord de la basilique-cathédrale de Saint-Denis...

https://www.tourisme93.com/basilique/remontage-de-la-fleche-de-saint-denis.html

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Il ne sera guère question d'une telle ambition pour l'avenir du château de Caen, faute d'avoir, ici, le courage idéologique et intellectuel de l'assumer... Faute d'emprunter le dur et exigeant chemin vers la Vérité et la Beauté qui pourrait en passer par la mise en oeuvre, par exemple, d'un chantier d'archéologie expérimentale et pédagogique de reconstruction à l'identique d'éléments architecturaux disparus: on pense, bien évidemment, au grand donjon carré élevé par Henri 1er Beauclerc duc de Normandie, roi d'Angleterre au début du XIIe siècle, qui s'élevait à 30 mètres de haut et qui fut à moitié arrasé en 1793 sur ordre de Robespierre pour punir la ville de Charlotte Corday avant d'être totalement détruit en 1840 pour aménager la place d'armes d'une caserne d'infanterie finalement détruite en 1944.

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https://www.ouest-france.fr/normandie/caen-14000/quand-la-revolution-guillotinait-le-chateau-de-caen-5194227

Plus modestement, un projet d'aménagement précédent proposé dans les années 1990 par des experts italiens (un pays qui sait encore ce que Beauté et Vérité peuvent encore signifier) proposait de restituer quelques éléments architectoniques d'intérêt majeur pour la silhouette du château tout en mettant en valeur les restes du donjon et de sa chemise quadrangulaire en abaissant le niveau du sol d'une vaste esplanade triangulaire.

1) Remettre en place l'arc de triomphe de style néo-classique de la porte Saint-Pierre créé dans les années 1800 et qui a été mis au dépôt lapidaire dans les années 1960 au profit d'un pastiche néo-médiéval sans aucun intérêt.

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2) Restituer le clocher à flèche en charpente de l'ancienne église Saint-Georges qui existait au XVIe siècle avec, à l'intérieur, une sonnerie de carillon sonnant les heures pour animer l'espace sonore du château.

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3) Restituer l'escalier à double volée de part et d'autre du perron aujourd'hui mutilé du logis du Gouverneur datant du XVIIIe siècle et qui abrite le musée dit de "Normandie".

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Contrairement au projet actuel retenu par une municipalité devenue virtuose dans l'art de transformer de bonnes idées en m... , ce projet italien précédent magnifiait toutes les vues et perspectives architecturales de ce site historique exceptionnel: on pourra comparer avec intérêt le plan masse ci-dessous (non retenu) avec la vue d'ensemble du projet définitif proposée ci-après.

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Mais nos "élites" sociales, politiques ou intellectuelles locales ayant peur d'assumer quoique ce soit dans l'ordre de la transcendance dans le temps ou l'espace, (cf. Pierre Manent) ont décider de se cacher derrière les frondaisons, dans la verdure:

L'enceinte du château de Caen et ce qui en reste,  va devenir un espace vert aux parcours banalisés et balisés pour promenades infantiles dans un "central park".

Et, il faut bien l'admettre, c'est là, la meilleure idée faute d'en avoir d'autres qui pourraient être, assurément, pires au vu de ce que notre époque est capable d'imaginer et de fabriquer!

Notons, de plus, que c'est une vieille idée: en mai 1811, Napoléon 1er visitant notre bonne ville de Caen avait déjà eu la même lorsqu'il contempla les ruines du donjon détruit par les sbires de la Convention. Tout aplanir, tout raser et créer un grand jardin public.

L'avantage, avec les arbres c'est qu'ils ne font pas de politique, ils n'ont pas d'histoire à raconter ni de doctrines à défendre et n'ont pas à justifier leur enracinement à moins qu'un technocrate ne décide, arbitrairement, de les arracher sous prétexte d'avoir été plantés là par erreur ou parce qu'ils pourraient être malades ou, pis, parce qu'ils ne pourraient pas survivre au changement climatique alors qu'ils avaient supporté, jusque-là,  toutes les avanies de la bêtise humaine.

Joël Bruneau, ce paysan berrichon qui fait office de Maire de Caen et qui fait preuve pour les arbres d'un amour aussi passionné que paradoxal - les tilleuls de la parcelle KX61 de la place de la République ont été embrassés et étreints jusqu'à en être coupés par la grâce édilitaire- a décidé de fêter un millénaire avant la fin de son dernier mandat: ce sera en 2025.

Et tant pis pour l'insignifiant Guillaume de Normandie dit le Bâtard, dit le Conquérant duc de Normandie, roi d'Angleterre et véritable fondateur de la ville de Caen par la création d'un château et de deux abbayes pour lui et sa femme Mathilde de Flandre... Tant pis pour ce personnage anecdotique de notre histoire normande qui a eu le mauvais de naître... 1001 ans AVANT la fin du mandat de l'immense Joël Bruneau dit "Le Grand" dont la mémoire ne s'éteindra jamais!

Pour fêter ça, le château de Guillaume sera transformé en jardin... Pourquoi pas! Guillaume le Conquérant, entre deux chevauchées militaires, appréciait et aimait ses jardins: on raconte qu'il introduisit la culture de la rose outremanche. Mais tout jardin doit avoir sa cabane en bois, sa "bijude" comme on dit en Normandie:

Cette construction trônera devant les restes du donjon, au beau milieu de l'échappée visuelle depuis l'arche de la porte des Champs, bouchant ainsi toute la vue sur l'intérieur de l'enceinte même si des visuels artistiques non-contractuels nous la montre à moitié cachée dans la verdure.

LA BIJUDE DU MILLENAIRE

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Cette construction qui ressemble à ce que l'on peut trouver sur une aire d'autoroute pour manger sur le pouce la malbouffe d'un "King" qui n'a rien à voir avec la matière héroïque de nos Vikings ou avec l'épopée de notre duc-roi, sera donc la contribution des années 2020 à l'histoire millénaire et normande du château et de la ville de Caen: on fait ce que l'on peut!

Voir aussi cette archive de l'Etoile de Normandie (16 septembre 2020):

La municipalité de Caen veut construire un bâtiment de style "Burger King" dans l'enceinte castrale de nos ducs-rois anglonormands proposé par l'architecte Philippe Prost plus inspiré par la mémoire de la Première guerre mondiale que par notre épopée normande!

http://normandie.canalblog.com/archives/2020/09/16/38536124.html

Cette "bijude" abritera... le centre administratif des deux musées présents dans l'enceinte et la boutique souvenirs avec l'accueil des touristes sur le site alors même que l'ancienne église Saint-Georges a été réaffectée, modestement, à cette fonction. Cherchons l'erreur!

Ce manque d'ambition et de cohérence pour penser un projet et l'avenir du château de Caen fondé au XIe siècle par Guillaume le Conquérant peut aussi s'expliquer par un défaut technique et institutionnel de pilotage: le site du château n'est pas unifié. Son conservateur n'existe pas.

Il y a donc un contenant mais pas de véritable contenu vraiment à la hauteur de l'histoire prestigieuse des lieux, une histoire de civilisation européenne...

Cela fait des années que plane sur le site comme un fantôme l'idée de créer dans la salle de l'Echiquier un centre d'interprétation historique de la geste de Guillaume le Conquérant ou de la dimension européenne de l'épopée normande à la suite de la superbe exposition présentée à Rome au printemps 1994 "Les Normands, peuple d'Europe" résultat du travail d'une équipe internationale d'universitaires placée sous la direction de Mario D'Onofrio de l'université de Rome avec la participation de l'université de Caen (Lucien Musset, entre autres...)  et du musée de Normandie alors dirigé par le très inspiré Jean-Yves Marin.

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C'était une autre époque certainement plus inspirée que la présente dont les soi-disant élites sont, plus que jamais, fâchées avec ces vieilleries qu'on appelle civilisation, patrimoine ou héritage, qui les embarassent et dont ils ne savent plus que faire si ce n'est à vouloir les composter dans la poubelle verte de l'Histoire...

En conséquence, ne soyons pas surpris de l'insignifiance ou de l'absence de tout véritable projet pour le château de Caen: on se consolera donc avec le futur ramage des oiseaux dans la ramure des dizaines d'arbres qui vont être plantés sur le site ou avec l'heureuse disparition du parking devant les fossés de la chemise du donjon qui sera remplacé par un vaste "plain" engazonné qui permettra à tous de s'asseoir ou de s'allonger dans l'herbe verte du printemps (ou jaune d'un juillet caniculaire) dans l'espoir de contempler la géométrie parfaite et fascinante des pâquerettes ou la délicate architecture baroque et chantournée des "crottes de terre" laissées sur la pelouse au petit matin par le travail formidable, invisible et silencieux de l'armée des lombrics qui viendront à bout de nous comme ils en ont toujours fini avec tous les prétentieux qui ont osé nous précéder: voilà une bonne façon de penser un... millénaire!

Mais avant de monter dans ce futur paradis municipal clos d'antiques murs normands, il nous faudra passer devant un tas de ferrailles qui est la dernière oeuvre d'un authentique poète tréfileur déposée dans l'espace public au pied du château devant l'église Saint-Pierre par l'entremise sinon l'entregent du patron d'un parc d'attraction, par ailleurs président de l'office de tourisme de la communauté urbaine de Caen:

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Copinage et tapinage sont donc les deux mamelles de la vache à lait caennaise dont les citoyens sont priés d'acquiescer sans mot dire (ou maudire...) à l'exposition publique du goût esthétique d'une personne privée sans aucune concertation ou débat préalable.

Le patron d'un parc d'attraction impose ses goûts personnels dans l'espace public sans que la population ne soit consultée! Pour en savoir plus:

http://siredesei.canalblog.com/archives/2022/11/17/39711614.html

Pourtant, une autre proposition artistique existait mais elle avait contre elle tous les torts: elle avait le tort d'être trop expressive et figurative. Elle avait le tort d'être soutenue par une association de citoyens organisant une souscription publique. Elle avait surtout le tort d'emmerder l'ami de Monsieur le maire de Caen qui a eu le malheur d'avoir la même bonne idée, celle de doter le centre- ville historique de Caen qui n'en avait toujours pas, d'une statue publique représentant Guillaume le Conquérant et Mathilde de Flandre, véritables fondateurs de la cité.

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L'artiste cherbourgeoise Christine Larivière avait proposé une vision très expressive et incarnée assumant totalement la présence des deux plus grands acteurs de notre histoire normande: cette indécence fait peur désormais...

Cette péripétie en dira long sur la façon dont fonctionne (ou non) la démocratie représentative locale en France: que l'on ne s'étonne donc pas que le peuple ait choisi de se retirer durablement sur l'Aventin de l'abstention!

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On ne s'en prendra pas ici à l'artiste Claude Quiesse qui propose une oeuvre plastique dont la principale originalité est de n'avoir pas totalement abandonné le courage de se coltiner la figuration ou le visage d'un être humain... Mais admettons que dans l'empire du Néant conceptuel qui tient lieu aujourd'hui d'art officiel et qui fonde son détestable pouvoir sur la spéculation financière, l'optimisation fiscale et la disparition du visage humain comme le dénonce si justement le grand critique d'art Jean Clair, la proposition artistique de Claude Quiesse, aussi poétique soit-elle, tient lieu de service minimum dans la manifestation de l'humanité: là encore, "la peur d'assumer" pour reprendre le mot du philosophe Pierre Manent

Et face à l'actuelle hystérie idéologique fanatique et iconoclaste "woke" qui déteste à coup de jet de peinture et de soupe en boite les oeuvres d'art qui osent représenter positivement quelque chose ou quelqu'un, il est évident que ces deux vagues centaures androgynes en fil de fer tout juste bons à orner un rond-point, censés représenter Guillaume et Mathilde chevauchant leurs montures respectives à califourchon au mépris de quelques vérités historiques, proposés par M. Quiesse et imposés à la vue des Caennais par M. Lebel, ne devraient pas susciter l'ire militante que pourrait provoquer une représentation plus sensible et plus évidente d'un Guillaume le Conquérant qui, hélas, traîne aussi sa légende noire comme tous les grands hommes de notre histoire:

Le préfet, le commissaire et le maire peuvent donc dormir tranquilles, Guillaume et Mathilde ont été neutralisés!

Définitivement?


 Articles sources:

https://actu.fr/normandie/caen_14118/chateau-de-caen-son-avenir-tres-vert-se-precise_48396108.html

https://www.ouest-france.fr/normandie/caen-14000/en-images-deux-statues-de-guillaume-et-mathilde-tronent-desormais-au-pied-du-chateau-de-caen-20a8cfa6-6a4e-11ed-91aa-42061f36b05f

Une solution pour ceux qui chercheraient encore la Vérité et la Beauté à Caen:

Lever les yeux vers le ciel...

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Car la ville de Caen est encore la seule ville de France dont les toits du centre ville historique sont dominés par une statue d'Apollon, le dieu de la Beauté et de la Vérité, placé depuis le XVIe siècle au sommet du grand lanternon de l'hôtel d'Escoville: cette statue a échappé par miracle aux bombes de la Seconde guerre mondiale...

Comme quoi, tout n'est pas perdu!