A Londres, les touristes du monde entier connaissent les grands monuments publics du quartier de Westminster sur la rive droite de la Tamise, en amont du pont de Londres: "Big ben", la célèbre tour de l'horloge du parlement; l'immense palais de Westminster, siège du parlement reconstruit en style néo-gothique "perpendiculaire" typiquement anglais par l'architecte Charles Barry après l'incendie de 1834 et, non loin de là, la célèbre abbatiale de Westminster qui date du XIIIe siècle mais qui est bâtie sur des fondations bien plus anciennes, notamment normandes: c'est dans cette église insigne qui sert aussi de panthéon national depuis le XVIIe siècle que sont sacrés et couronnés les rois et reines d'Angleterre selon un rituel qui n'a pas beaucoup changé depuis le sacre de... Guillaume le Conquérant, le jour de Noël de l'année 1066.

Mais les touristes font moins attention à un autre monument, à bien des égards encore plus exceptionnel, qui se trouve entre le chevet de l'abbatiale et le palais du parlement: il s'agit du grand hall de Westminster, autrement dit la plus grande "aula" d'époque médiévale encore parfaitement conservée de toute l'Europe occidentale, avec celle, bien entendu, du château de Caen.

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Le lien avec la Normandie et l'architecture des Normands est évident: bâtie en pierre de Caen à partir de 1097 sous le règne du duc-roi Guillaume II Le Roux, mesurant 73 mètres de long et 20 mètres de large, le grand hall de Westminster est, avec la Tour de Londres, le plus grand monument public d'origine normande encore présent dans le centre de Londres.

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Le bâtiment a, cependant, été profondément modifié en 1393 sous le règne de Richard II avec la création d'une extraordinaire charpente apparente et le percement d'une grande baie à remplages de style gothique Tudor: la charpente du Westminister Hall est un vrai trésor national qui a échappé à l'incendie de 1834 ainsi qu'aux bombes allemandes du Blitz en 1941, un vrai miracle! Cette charpente est donc l'une des plus grandes charpentes médiévales d'Europe occidentale encore en place...

Le hall de Westminster fut le premier coeur du pouvoir de l'Etat anglais après la période anglo-normande, le siège de toutes les administrations centrales de l'époque, notamment de la cour de l'Echiquier, qui était, à la fois, une cour des comptes et un tribunal administratif, une invention normande du XIIe siècle... Elle servit aux séances de la Haute cour de justice jusqu'en 1882 mais aussi à certaines réunions des assemblées parlementaires, aux grands procès de l'histoire anglaise, à commencer par celui du roi Charles 1er en 1649 mais aussi aux banquets royaux et, enfin, aux deuils de la famille royale pour l'exposition officielle et publique de la dépouille du souverain défunt. En 1965, une exception fut faite pour accueillir celle de Winston Churchill...

C'est dans ce cadre très solennel, très prestigieux, un patrimoine architectural et historique d'origine normande, que le peuple anglais et britannique est appelé à rendre hommage à sa défunte souveraine jusqu'à ses funérailles prochaines en l'abbatiale toute proche, avec toute la déférence et la noblesse nécessaires que ce peuple transcendant respectant des traditions séculaires, peut encore se permettre tout en provoquant l'admiration ou la fascination du monde entier:

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Pour nous autres Normands, cela devrait nous remplir de fierté: ce que notre duc Guillaume a créé et bâti il y a près de mille ans dure encore de l'autre côté du channel!

Voir la procession funèbre du palais de Buckingham jusqu'au Westminster Hall: le pas est donné par la musique d'harmonie des Horse Guards. Le cercueil de la dépouille royale est posé sur un affût de canon tiré par des chevaux. La couronne impériale et royale brillant de ses mille diamants est posée sur un cousin lui même posé sur le cercueil de la souveraine défunte lui-même drapé des couleurs héraldiques britanniques: nos trois léopards normands, le lion d'Ecosse et la harpe d'Irlande/

https://www.youtube.com/watch?v=Hzl68CfcVzw

Voir la magnifique liturgie anglicane du "Queen lies in state" dans le grand hall de Westminster:

https://www.youtube.com/watch?v=rQNPKyLmvAc

La musique funèbre résonne mais ne raisonne pas. Elle émeut: maîtrise a cappella à l'anglaise avec ses voix angéliques de petits garçons pour servir un psaume chanté verset après verset, une litanie du XVIe siècle et sa doxologie... "Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit". Le cercueil est hissé sur l'estrade et posé sur son piédestal par les Horse Guards devant la famille royale. Le révérend lit le célèbre passage de l'évangile de Jean où Thomas demande à être convaincu de la présence réelle du Ressuscité...

Au fond de la salle, se tiennent les hérauts portant les couleurs de la maison d'Angleterre: les armes d'Angleterre aux trois léopards normands d'or, passant et gardant sur champ de gueules écartelées avec celles d'Ecosse: un lion de gueules sur champ d'or et celles d'Irlande, une harpe d'or posée sur champ d'azur.

Ce ne sont pas là des héros, juste les témoins privilégiés de l'Histoire: "les Anglais sont les maîtres de leurs siècles" disait Ortega y Gasset. Nous ajoutons: depuis Guillaume Le Conquérant.