Billet de Florestan:

Poser cette question c'est, hélas, y répondre.

Prenons une urgence normande concrète pour illustrer le problème: on vient de le voir et tous les grands décideurs normands qu'ils soient publics ou privés en parlent, l'INSEE de la région normande tire la sonnette d'alarme car la démographie régionale n'est pas bonne. Depuis 2016, alors que notre région est heureusement réunifiée depuis cette date, la Normandie perd des habitants tant par la baisse de la natalité avec un bilan naturel négatif que par une dynamique migratoire négative avec, d'un côté une fuite des jeunes normands qui demeure importante de l'ordre de 6000 départs annuels, le meilleur de nos jeunes par le talent, la réussite scolaire ou l'ambition, des jeunes qui ne reviennent pas en Normandie et qui vont réussir ailleurs alimentant ainsi la croissance de métropoles ou de régions voisines de la nôtre... Et de l'autre côté, l'arrivée importante de retraités qui viennent s'installer définitivement en Normandie car il s'agit de la région de leur enfance ou de leurs vacances.

Voilà donc la situation. Elle est grave.

Qu'en dit Hervé Morin, le président de la Normandie?

Interrogé sur le sujet par les journalistes de France 3 Normandie sur le plateau de l'émission politique dominicale de la télévision publique régionale le 11 septembre dernier, Hervé Morin déplore cette situation tout en disant qu'il essaye de faire avec faute d'avoir une démographie plus positive non sans se rassurer en déclarant qu'une écrasante majorité de Normands affirment être attachés à leur région et n'ont pas envie de vivre ailleurs...

Erreur d'analyse hélas car il s'agit surtout d'apprécier la mobilité et les désirs de la partie la plus dynamique de la population régionale, c'est-à-dire, la population qui, par ses activités et ses projets, prépare le plus l'avenir du territoire: malheureusement, cette mobilité est négative et le désir d'avenir s'expatrie en dehors de la Normandie au point qu'il faut compter, de plus plus, sur l'enthousiasme des horsains qu'ils soient retraités ou non.

Bref! tous les voyants de la démographie normande sont au rouge sauf un, néanmoins:

Depuis la réunification, le retour à la terre natale normande ne concerne plus seulement les retraités qui mettent en pratique le beau programme chanté jadis par Frédéric Bérat mais concerne, de plus en plus, des actifs dans la fleur de l'âge (40- 50 ans) c'est-à-dire des Normands ayant déjà  vécu une expérience professionnelle ailleurs (notamment en région parisienne) qui tentent d'en construire une nouvelle plus satisfaisante pour leur bien être privé ou familial dans la région de leur enfance ou de leur adolescence. Mais aussi des actifs véritablement "horsains" venant de la région parisienne ou du Sud de la France qui ont décidé de s'installer en Normandie après un coup de coeur estival: mais cette dynamique positive n'est que frémissante, elle n'a pas encore d'effet notable sur la démographie normande d'une manière générale.

Face à cette situation urgente, qu'ont décidé de faire nos grands décideurs publics territoriaux du "G9" normand (la Région, les cinq départements, la métropole de rouen et les agglos de Caen et du Havre)?

RIEN !!!

Pourquoi?

Parce qu'aucun d'entre-eux n'a encore eu la bonne idée de travailler avec tous les autres, notamment sur ce sujet, sachant que pour élaborer des politiques publiques coordonnées efficaces il faut savoir planifier à moyen et long terme ces politiques publiques sur la base d'une étude approfondie et sérieuse des réalités sur lesquelles il faut agir.

"Méfité! méfité co! méfité toujou!"

Le localisme est la maladie mentale qui ravage encore les cerveaux de nos dirigeants publics normands: le crétinisme "clochemerleux" hante encore les assemblées et les exécutifs territoriaux en Normandie.

La méfiance règne entre les départements et la région. Les trois villes, Caen, Rouen et Le Havre continuent de se toiser de loin du haut de leurs hauts clochers tandis qu'à la tête de la métropole de Rouen, la métropole officiellement régionale, un président nous regarde en chien de faïence de... Rouen dès qu'il s'agit de faire de Rouen autre chose qu'une robinsonnade écolo-bobo préparant le "monde d'après":

La réalité c'est que la Normandie réunifiée ayant recouvré avec succès, depuis sept ans maintenant, ses capacités d'action avec un exécutif régional unique enfin doté des compétences afférentes et des moyens financiers nécessaires pour parer aux urgences du présent tout en investissant dans l'avenir, n'a toujours pas trouvé le cerveau qui lui faudrait: on ne parle pas, bien entendu, du président de région Hervé Morin qui fait le maximum et plutôt bien avec tous les moyens dont il dispose.

Non. Nous évoquons la panne cérébrale normande qui règne à Rouen, au Havre ou à Caen là où se trouve le cerveau géographique normand.

Le problème c'est que dans le cerveau normand il n'y a que deux neurones actifs qui travaillent réellement au cerveau normand: c'est la région, présidée par Hervé Morin. Et, du côté de l'Etat, le préfet de région Pierre André Durand qui a conscience que l'intérêt général normand est d'intérêt national: c'est d'ailleurs le préfet de région qui, le premier, a alerté les élus départementaux normands sur la gravité de la crise démographique actuelle... En vain pour l'instant!

L'électroencéphalogramme normand est plat, notamment à Rouen, la preuve avec cette campagne d'image infligée à notre métropole régionale par les crétins de "Rouen Normandy Invest" l'agence locale de l'attractivité territoriale :

https://www.rouennormandyinvest.com/actualites/rouen-nouvelle-campagne-de-communication-unique-en-france/

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Cette campagne de communication soi-disant faite pour donner l'envie de venir vivre et travailler à Rouen est typique d'une fausse bonne idée donc, d'une connerie: s'ils avaient davantage de culture et de curiosité pour la matière normande, ils n'auraient pas eu besoin de recourir à une fausse bonne idée pondue et facturée par des mercenaires...

Entre l'humour maladroit et déconnant de "Rouen Normandy Invest" l'agence d'attractivité locale sinon localiste et le wokisme folklorique de l'hôtel-de-ville, notre esnèque normande est bien mal barrée!

Comme personne ne travaille vraiment avec personne, que chacun fait de son mieux de son côté en se limitant à son pré carré tout en s'installant, dans le meilleur des cas, confortablement au pied des murs porteurs de la Région de Monsieur Morin qui dispose du carnet de chèques, l'idée de planifier quelque chose ensemble pour l'intérêt général normand dans vingt ou trente ans semble être tombée en désuétude...

La réunification normande est donc surtout celle du bocage normand.

Mais à la décharge des maires et présidents de nos territoires normands il faut dire qu'il y a une autre cause à ce dégoût actuel de nos élus locaux pour l'idée de planification et cela ne concerne pas que notre Normandie farouchement localiste et individualiste:

En effet, le jacobinisme technocratique parisien, centralisateur, infantilisant et méprisant a fait de l'idée de planification, un nouveau machin pour "emmerder les Français" comme l'aurait dit Georges Pompidou...

Lors de la Fête de la Pomme du 4 septembre dernier au manoir de la Fortière à Epreville-en-Lieuvin qui est comme chaque année l'occasion pour Hervé Morin de faire sa rentrée médiatique nationale et régionale, David Lisnard, l'invité vedette, par ailleurs maire LR de Cannes et président de l'Association des Maires de France (AMF) a poussé un coup de gueule plutôt édifiant contre cette "République des Cerfa et des schémas" bureaucratique et chronophage qui pond des rapports pour usines à gaz et qui finissent dans la poussière du classement vertical: la faconde méridionnale du maire de Cannes était parfaitement justifiée dans cette diatribe contre les méfaits de cette planification étatique verticale qui consiste à mettre le plancher des vaches en coupe réglée par des normes de plus en plus rigoureuses dans tous les domaines tombant des cieux technocratiques parisiens ou bruxellois comme la grêle peut tomber sur nos vignes ou nos pommiers tout en les ravageant...

Voir et écouter le discours, édifiant, de David Lisnard (Fête de la Pomme, 4 septembre 2022):

https://www.youtube.com/watch?v=yUolKRrqIK8

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Depuis peu et de plus en plus, les exécutifs territoriaux, font la grève du zèle de la schématisation et de la planification et le prétexte est tout trouvé: Nos services ont d'autres chats à fouetter, la réunionite vespérale ça fait chier tout le monde et nous ne sommes pas compétents pour décortiquer la nouvelle formule analytique comptable exigée par la commission européenne ou tel ou tel ministère.

Cette jacquerie dans les bureaux de nos mairies, com de com, départements ou régions, sorte de guerre froide de la bureaucratie d'en bas menée contre la bureaucratie d'en haut semble aussi légitime qu'inévitable en attendant les décisions politiques et responsables qui s'imposent. Mais, en attendant, on prend le risque de jeter le bébé de la planification avec l'eau du bain bureaucratique.

Une solution? Externaliser cette contrainte bureaucratique vers des cabinets privés spécialisés: le futur beurre de Mc Kinsey?

C'est, semble-t-il, la solution utilisée par Hervé Morin pour établir un nouveau schéma régional du développement économique dont personne ne semble vraiment se préoccuper notamment au conseil métropolitain de Rouen... ou du côté du CESER puisqu'il n'en a pas été saisi pour avis par le président de région. Le document doit être officiellement déposé le 26 septembre prochain à la préfecture de région,  en application de la loi MAPTAM (2014).

Mais une autre solution pourrait être préférable qui consisterait à s'emparer de l'obligation légale de la planification et de la schématisation en la mettant authentiquementAU service d'une idée régionale... régionaliste et se faisant retrouver l'esprit même d'une planification régionale au service d'une souveraineté économique et sociale régionale qui permet de faire la souveraineté et la solidarité de la nation française toute entière. C'était l'intuition d'un Michel Rocard en 1966 dans un congrès du PSU lançant devant les Bretons de Saint-Brieuc son fameux "il faut décoloniser la province".

Archive de l'Etoile de Normandie:

http://normandie.canalblog.com/archives/2016/07/03/34041032.html

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"Qui fait le plan?" Michel Rocard (1982)

En effet, après plus de quarante années d'expériences institutionnelles de décentralisation, les outils pour mettre en oeuvre une authentique planification régionale existent:

Le conseil économique social et environnemental régional existe même depuis 1972 ainsi que d'autres corps intermédiaires ou agences spécialisées. Il faudrait cependant que le souffle normand soufflât davantage dans ces chambres renfermées ce qui hélas, est loin d'être le cas au point que la relation entre un CESER qui s'apprête à fêter discrètement son cinquantenaire et l'exécutif régional normand est au point mort...

Du côté des agences spécialisées, le défaut principal est de ne pas pouvoir ou de ne pas vouloir voir au delà du terrain de jeu alloué à telle ou telle agence: effet bocage garanti avec le manque de vision générale qui va avec alors que les réalités sur lesquelles il faut travailler méconnaissent les frontières bureaucratiques et s'il faut stopper immédiatement l'hémorragie de la jeunesse normande c'est à Caen, Rouen et Le Havre qu'il conviendrait de le faire et ce, de toute urgence... Mais encore faudrait-il qu'une agence métropolitaine normande de l'urbanisme existât, que les analyses et études fussent faites et que les rapports fussent lus et que les décisions politiques fussent prises en conséquence: on est bien loin du compte même si la loi MAPTAM du 27 janvier 2014 avait pour but de "restaurer les libertés locales en faisant confiance à l'intelligence territoriale" sauf que la "Modernisation de l'Action Publique et l'Affirmation des Métropoles" (sic!) ne se décrète pas depuis le cabinet du Ministre de l'Intérieur.

Il nous faut une nouvelle gouvernance publique, une gouvernance décentralisée, girondine, authentiquement régionale.

C'est ainsi qu'une idée, excellente sur le papier, à savoir la Conférence Territoriale de l'Action Publique (CTAP) regroupant les principales collectivités du territoire régional pour définir l'agenda des urgences communes sous l'égide conjointe du préfet et du président de région, n'a jamais vraiment été réunie en Normandie parce qu'il conviendrait de faire la planification du "laissez-nous faire", de laisser ceux qui veulent travailler ensemble le faire et le faire avec efficacité plutôt que de respecter des obligations légales lunaires qui suivent encore la logique d'infantilisation verticale des acteurs locaux par un Etat central plus que jamais jacobin et parisien depuis l'élection du technocrate banquier énarque Macron à la tête d'une République française en pleine déglingue régalienne avec des citoyens en pleine crise existentielle politique qui se demandent, avec lucidité: où va l'argent de nos impôts?

En 2023, quelques 6000 jeunes normands parmi nos bacheliers les plus brillants devraient quitter notre Normandie sans y revenir de si tôt.

A moins que le président Morin et le préfet Durand, à défaut de pouvoir réunir la CTAP prévue par le législateur de 2014 sur le sujet, ne se concertent directement pour organiser une "task force" sur cette urgence démographique normande avec les experts de la Caisse d'Allocations Familliales et de la CARSAT (Caisse d'Assurance Retraite et de Santé Au Travail) de Normandie, cette dernière étant régulièrement présente sur les ondes de France Bleu Normandie pour expliquer aux auditeurs normands certains enjeux régionaux:

https://www.carsat-normandie.fr/home/salarie/actualites-salarie/toutes%20les%20actualites/la-carsat-sur-les-ondes-de-radio-france-bleu.details-actualite.html


 Voir et écouter le discours prononcé par Hervé Morin lors de la Fête de la Pomme (4 septembre 2022) qui se demande  "quand enclencher le process d'indépendance de la région Normandie?",  une boutade bien sûr...

A moins que...

https://www.youtube.com/watch?v=5op0p4WoBI0

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Enfin, sur la crise démographique normande, on lira l'analyse toujours pertinente de Bertrand Tierce dans la dernière livraison de sa "Chronique de Normandie" (n°761) avec ce titre plutôt cruel mais réaliste:

"Quel avenir avec moins de Normands?"

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