Billet de Florestan:

"A furore Normannorum Libera nos Domine!"

Un scénario de film d'horreur écrit depuis le Moyen-âge.

En ce moment au cinéma, les Vikings reviennent hanter nos salles obscures dans un mode encore plus cruel et sanglant : le dernier gros film consacré à ces guerriers-navigateurs-aventuriers-marchands fascinants qui fondèrent il y a plus de mille ans notre belle région, n'hésite pas à surjouer un cliché séculaire puisque les moines et les populations qui eurent le malheur d'avoir affaire aux "Normands" récitaient avec terreur la prière: "A furore Normannorum Libera nos Domine!" De la fureur des Normands, libère nous Seigneur!

"The Northman" (en français, on devrait dire: "Le Normand"), le film de Robert Eggers nous présente la version gore de l'épopée, de la saga viking: un vrai film d'horreur qui se justifie par la mise à l'écran de la lettre même de la "Geste des Danois", texte fondateur de l'histoire du Danemark écrit en latin par un moine du XIIe siècle, qui servit, plus tard, de matériau à une célèbre pièce de Shakespeare qui évoque une odeur de pourriture planant sur le royaume de Danemark... Probablement celle d'une charogne humaine décomposée après un massacre dont l'horreur aura pu rebuter jusqu'aux corbeaux chers à Odin.

Le problème, c'est que l'écriture d'un scénario de film d'horreur sur les "Hommes du Nord" ou sur les "Normands" a commencé dès la redoutable apparition de ces derniers et ce sont les moines qui, sachant lire, tenaient la plume: et comme leurs riches abbayes étaient ciblées quand nos Vikings avaient besoin de faire un raid, ils avaient quelques raison de s'en plaindre jusqu'à en avoir une sainte horreur ou terreur...

De là à forcer méchamment le trait jusqu'à la caricature: on n'a donc pas attendu Hollywood et Robert Eggers pour faire un film d'horreur sur les Vikings et les réalités archéologiques et ethnologiques ou toponymiques nous démontrent que dans une majorité de situation, ce choc de civilisation n'a pas été que redoutable, bien au contraire et la Normandie en témoigne!

 On vous laisse avec l'excellent Jean-Paul Brighelli qui, contrairement à nous, a eu le courage de voir cette charcuterie cinématographique jusqu'au bout: on ne partagera pas son avis mais comme il écrit bien...


“The Northman”, une épopée viking au cinéma

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Les Vikings sont à la mode. Séries, livres, jeux vidéo : les ados se passionnent pour les récits virils de leurs pillards scandinaves adorés depuis quelques années. Succombez à votre tour – le professeur Brighelli vous dit ici pourquoi – en allant voir le film de Robert Eggers, avec notamment Nicole Kidman, Alexander Skarsgård, Willem Dafoe, Björk ou Ethan Hawke à la distribution…

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Après les livres, les séries et les jeux vidéo, “The Northman” met en scène à son tour ces guerriers des âges farouches — en rectifiant certaines idées que vous pouviez avoir sur ce qui est pourri au royaume de Danemark.

Si pour vous Hamlet est un prince hésitant, fourré dans les jupes de sa salope de mère, balançant des incongruités métaphysiques — to be or not to be, there is something rotten in the kingdom of Denmark — devant la fosse où a été enseveli le poor Yorick, craque pour Ophélie sans même avoir l’idée de la sauter et est au final plus féminin que viril — et d’ailleurs il a été joué par Sarah Bernhardt en son temps —, oubliez tout, et allez voir The Northman, qui remet les pendules à l’heure pour ce qui est de ces temps de grande sauvagerie.

D’abord, il ne s’appelle pas Hamlet, mais Amleth : il faut être con comme un auteur élisabéthain pour avoir inversé le H. Et il n’est pas féminin pour un sou, ça non : Alexander Skarsgård, qui joue le rôle, mesure 1m94 et il est taillé en hercule. À part ça, il est scandinave — c’est bien le seul point commun avec le sombre drame shakespearien. Les scénaristes ont fort peu considéré la pièce de 1601, ils sont allés à la source, la Gesta Danorum de Saxo Grammaticus, qui vécut entre les XIIe et XIIIe siècle. Sans oublier de relire la Saga de Ragnarr Lodbrok, en solde sur votre site préféré.

C’est Nicole Kidman (avec qui Skarsgård a joué dans la série “Big Little lies”, il était son époux) qui est sa mère, la reine Gudrun — et non Gertrude : le « barde » de Strafford-upon-Avon n’y connaissait vraiment rien en onomastique scandinave. Elle a bien comploté avec son beau-frère la mort de son époux — mais pas en lui versant du poison dans l’oreille : en le lacérant de flèches et en le décapitant pour le compte, dans ces peuplades du Nord, la force d’un homme se voit au nombre de crânes qu’il collectionne ; et c’est de surcroît le gage que vous n’irez pas au Valhalla. Le tout jeune Amleth s’enfuit, se fait viking, va massacrer quelques Russes (le film vous donne votre compte de femmes violées, d’enfants brûlés vifs, de chevaux égorgés — par ordre d’importance, bien sûr), et revient en se faisant esclave hanter les terres d’Islande (en fait, l’Irlande du Nord, dans les glens of Antrim, c’est là que se trouve la Chaussée des Géants), où se sont réfugiés sa mère et son coquin, le roi Fjölnir the Brotherless.

Je ne divulgâcherai pas les péripéties (nombreuses et sanglantes) ni la fin — conforme à la fin de la pièce, décapitations en plus. Le film est une pure merveille cinématographique, traité en couleurs saturées (cela rappelle parfois “300”), dans l’esthétique d’un roman graphique, avec quelques références évidentes (la conquête de l’épée de la vengeance, par exemple, arrachée au squelette spectral d’un vieux chef enfoui dans un tumulus) à Conan le Barbare. Et si vous ignorez de quel métal était faites les belles épées du Ixe siècle, je vous conseille de visionner cet admirable documentaire sur la forge d’une épée Ulfberht, le haut de gamme des lames vikings.

Je vous conseille de le voir si possible en VO : les héros parlent une langue rugueuse qui est approximativement de l’anglais médiévalisé — pour cela, prenez de l’anglais ordinaire et roulez les R comme le font encore les Ecossais. On est à une époque où le bla-bla compte moins que l’action. Quand le tout jeune Amleth va être mis à mort par un sbire de l’infâme Fjölnir, il ne supplie pas, ne geint pas, n’invoque pas les droits de l’enfant — il lui arrache le nez d’un coup de dent. Et quand il le retrouvera, plus tard, il lui enfoncera sa lame par le trou béant qu’il avait creusé enfant sur ce visage de brute. Bien fait pour sa gueule.

Si vous en avez assez des gémissements contemporains, de tous ces gens qui se lamentent et cherchent à se faire plaindre, il est temps pour vous d’en revenir aux belles brutes blondes qui considéraient que seule la mort au combat était digne. Ces gens-là n’étaient pas du genre à se camoufler derrière un masque et des protocoles sanitaires pour éviter d’attraper un rhume ; en vous baignant tout habillé dans les fjords, vous vous vaccinez contre les coups de froid. 

Après 2h17 mn de bonheur échevelé, vous sortirez en cherchant à votre côté l’épée qui vous permettrait de régler quelques comptes urgents avec des contemporains plus cons que temporains. Et s’il vous faut absolument un prétexte culturel pour vous faire plaisir, eh bien, c’est ce qu’on appelait autrefois la catharsis.

The Northman de Robert Eggers, en salles le 11 mai 2022.