Billet de Florestan en forme de grand coup de gueule !

Pas une semaine ne se passe sans que la presse locale ou régionale ne nous relate ici un promoteur rasant une bâtisse ancienne, là une église vandalisée, là des lambris du XVIIIe siècle balancés à la benne, ici un manoir qui prend feu, là une association citoyenne faisant un recours devant la justice pour sauver un alignement d'arbres, éviter l'implantation d'une éolienne ou empêcher un promoteur de raser un jardin, ou des maisons anciennes ayant gardé la qualité et l'authenticité de leur architecture...

MjAyMjAyNTBlZDZjNjExN2I2Zjc3MGUyODMzMzg1NDc1NGU2M2Q

Pas une semaine ne se passe sans que l'on ne soit contraint d'observer, avec consternation et amertume, les progrès de la bétonisation, de la banalisation et de la médiocrité des formes soi-disant "architecturales " dans nos paysages urbains et ruraux: des boîtes à chaussures grises, blanches ou noires poussant partout; des cubes de béton gris ou tartinés de crépi crème qui se couvrent, avec le temps, de salissures grises ou noires, venant, de plus en plus, interrompre et bouleverser l'harmonie matérielle et formelle de nos façades urbaines: nos rues se banalisent, tous nos centre-villes tendent à se ressembler de plus en plus. La typicité locale est impitoyablement pourchassée, détruite et anéantie car il faut respecter les normes, parce qu'on ne sait plus faire et qu'il faut finir rapidement les chantiers: "vite fait, mal fait !" Telle est la nouvelle devise des Bétonneurs Travaillant Plus mal...

Alors que le PVC dévore nos portes et fenêtres, que les jolis hourdis augerons disparaissent parfois sous la laine de verre, que nos châteaux et nos églises fermées brûlent ou prennent l'eau; alors que des statues ou des tableaux disparaissent sans mot dire des dépôts publics...

Alors que nous assistons à un véritable effondrement général des politiques publiques patrimoniales de l'Etat désormais autant en péril que les monuments dont elles ont officiellement la charge et le souci; alors que cet effondrement de l'Etat central régalien est autant celui des moyens que des compétences avec ce corps de ces Architectes des Bâtiments de France qui ne sert plus à rien sauf à être le greffe du désastre...

Alors que le niveau de connaissance et de curiosité intellectuelle pour le patrimoine architectural et artistique des siècles passés s'est, lui aussi, effondré dans les élites dirigeantes de notre pays qui n'ont d'intérêt que pour le néant d'un art dit "contemporain"... Alors que l'histoire des arts et de l'architecture n'est toujours pas correctement enseignée à l'école en France et que cette histoire, pourtant indispensable, reste largement ignorée dans les écoles d'architecture...

Alors que la Normandie a été reconnue dès les années 1830 comme LA grande province patrimoniale française et admirée par les premiers touristes comme LE musée à ciel ouvert de notre histoire au point que notre région fut celle où un Arcisse de Caumont et un Prosper Mérimée inventèrent et expérimentèrent les premières politiques publiques de défense et de valorisation des Monuments Historiques...

Alors que de bien discrètes "Assises du patrimoine normand" ont été organisées à Bayeux, il y a quelques semaines, à l'initiative de la Région pour accueillir, en Normandie, la nouvelle directrice régionale des affaires culturelles et pour, officiellement, faire le bilan de ce que les vrais défenseurs du patrimoine normand savent déjà... 

proxy-image

Alors que la municipalité d'Oissel (Seine-maritime) annonce, par voie de presse, sa volonté de raser le manoir Lambert, belle bâtisse du XVIIe siècle chargée de notre histoire régionale mais ravagée par un incendie l'an passé après avoir été laissée à l'abandon et au péril de tous les vandalismes par cette municipalité qui l'avait pourtant acquise quelques années plus tôt...

Alors que "le patrimoine est le pétrole de la Normandie"...

ON APPREND...

Que dame Catherine Morin-Desailly, sénatrice centriste de la Seine-maritime, ancienne présidente de la commission du Sénat pour la culture, conseillère régionale de Normandie et, de facto, vice-présidente en charge de la politique culturelle du conseil régional de Normandie (sans en avoir le titre), pond un rapport sénatorial...

"Pour une proposition de résolution européenne pour une politique européenne renforcée (sic) du patrimoine au service de l'attractivité des territoires."

proposition de résolution au nom de la commission des affaires européennes, en application de l'article 73 quater du Règlement, pour une politique européenne du patrimoine renforcée au service de l'attractivité des territoires (senat.fr)

Pour lire une version digeste dudit rapport:

20220303_Essentiel_UE_et_Patrimoine

Dans l'art de nous prendre pour les moujiks d'un village Potemkine bruxellois de papier collé à la langue de bois, Madame Morin-Desailly arrive au stade ultime !

Et pendant que certains se font plaisir à eux-mêmes sous les ors des palais parisiens de la République tout à leurs rêves de salon dans la capitale bruxelloise de notre nouvelle Union soviétique, le patrimoine normand est en grand souffrance, gisant sous la braise des incendies, pourrissant dans les flaques d'eau d'un toit qui fuit ou disparaissant dans le fracas de la pelle mécanique des démolisseurs, dans la poussière et les gravats des tables rases immobilières alors que plus de 400 communes urbaines normandes connurent le martyre de la Libération sous les bombes en 1944...

Les vrais défenseurs normands du patrimoine normand n'ont que faire des usines à gaz sénatoriales et européennes de Madame Morin-Desailly! 

Et avant de se laisser aller aux mirages européens et bruxellois, commençons déjà par regarder en face les tristes réalités du patrimoine normand pour agir ici et maintenant sans tarder! avant le prochain incendie ou le prochain dégât des eaux dans nos manoirs, nos châteaux, nos églises, nos abbayes, nos cathédrales et sous les toits de ce qui tient encore debout du coeur ancien de nos cités !


 

Néanmoins, dame Catherine, nous donne l'occasion de rappeler quelques propositions simples et concrètes pour construire une politique publique patrimoniale forte pour le patrimoine normand à l'initiative de la région qui doit, comme sur d'autres sujets, prendre le relais d'un état central régalien défaillant:

1) Créer un observatoire du patrimoine normand en péril pour anticiper les problématiques et responsabiliser les acteurs, trouver des solutions avant que n'arrive un drame: incendie, effondrement, démolition...

2) Réunir régulièrement un comité régional normand d'experts et d'acteurs du patrimoine normand pour fixer la feuille de route avec la Région et la DRAC d'une véritable politique patrimoniale régionale prescriptive et prioritaire compte tenu de l'importance et de la qualité du patrimoine architectural, artistique et historique ou spirituel en Normandie. Il faut prioriser les urgences: par exemple, le patrimoine architectural rural qu'il soit civil ou religieux, est souvent en péril. Autre urgence: décider d'un moratoire sur le déploiement éolien en Normandie en raison d'une co-visibilité inévitable entre les éoliennes et le patrimoine normand présent partout dans notre région.

3) Intégrer le patrimoine dans la stratégie d'intelligence économique territoriale déjà menée par l'Agence de Développement de Normandie: les porteurs de projets de développement économique basés sur le patrimoine, sa restauration et sa valorisation doivent être aidés et conseillés comme peuvent l'être les autres entrepreneurs normands car le patrimoine permet le développement d'une économie régionale non délocalisable qui contribue positivement à l'attractivité et à l'image de notre région.

4) Créer une académie du patrimoine normand pour la formation continue et la sensibilisation des acteurs professionnels et institutionnels au patrimoine normand: les professionnels du BTP, les architectes, les promoteurs et agents immobiliers, les élus et fonctionnaires, les propriétaires et riverains du patrimoine devraient recevoir une formation qui pourrait aboutir à une certification qualitative notamment pour les entreprises de BTP et les cabinets d'architectes. Les scolaires et les étudiants devraient être, eux aussi, sensibilisés avec des actions pédagogiques, des visites patrimoniales et des expositions adaptées.


 

Lire aussi, ci-après, le texte intégral de la préface de Jean Adhémar du colloque d'Evreux (1978) sur l'importance du paysage normand dans la littérature et la peinture françaises notamment au XIXe siècle: compte tenu de ce rôle essentiel joué par le patrimoine normand, sa préservation est donc aussi d'intérêt national !

https://books.openedition.org/purh/8641

8638-225x270

Le Colloque d’Evreux, avec ses vingt communications de grande qualité, apporte des éléments importants à l’histoire littéraire, et peut-être aussi une orientation nouvelle vers l’étude des rapports entre la littérature et la peinture ; il doit donc retenir l’attention des personnes intéressées par ces deux disciplines. Le choix des thèmes traités est heureux ; il va du Moyen Age aux années 1930, en étudiant soit des auteurs peu connus, soit des aspects négligés de grands auteurs comme Flaubert, Maupassant ou Zola. On appréciera les larges extraits des citations qui permettront aux chercheurs et aux étudiants de n’avoir pas besoin de se reporter à des éditions difficiles à se procurer, et qui favoriseront la méditation grâce aux commentaires que l’on pourra admirer, accepter, refuser ou contester. Cet essai de géographie littéraire aurait enchanté Thibaudet, et l’aurait amené sans doute à compléter son étude sur la Physiologie de la critique de 1930, dans laquelle il se demandait si l’on pouvait « dégager la figure d’un pays littéraire ».

Si l’on en croit les géographes, de Vidal de La Blache au Professeur H. Prentout, la Normandie est « un pays vert, humide et gras, d’un sol accidenté, varié dans ses aspects pittoresques, pénétré par la mer... ». Est-ce ainsi que vont la voir les littérateurs étudiés dans ce colloque ? En réalité, chacun d’eux en aura une vision particulière inspirée d’un de ces traits. En lisant ces essais, on constate d’autre part, chaque auteur nous le dit, que le paysage n’est pas traité pour lui-même, mais comme accompagnant, caractérisant, un état d’âme. Il ne faut pas s’en étonner, car une simple description tiendrait du guide, des inventaires officiels ou non, du XIXe siècle.

On voit ici qu’il y a trois Normandies : celle de la mer, celle du bocage, celle des prairies vertes. Il y en a même une quatrième, celle des Normands insérés dans le paysage de leur région.

La Normandie de la mer est celle qui semble avoir inspiré davantage les littérateurs depuis le XVIIe siècle : les dunes, les plages désertes, la mer calme ou en furie, avec leurs couleurs, reviennent souvent dans les textes. Cette séduction est fréquente même ailleurs que dans la littérature, et il faudra un jour l’étudier de façon générale ; on rappellera les promenades que fait en 1660 le cardinal Mazarin dans la région bordelaise (« il se promène sur le bord de la mer, comme il a coutume quand le temps ne s’est pas trouvé incommode » écrit Colletet), et dans le même voyage, lorsque Louis XIV a été forcé de se séparer de Marie Mancini, on le voit « pendant une partie de la nuit errer au bord de la mer en sanglotant à fendre l’âme », déjà comme un héros romantique.

Le thème du bocage normand est fréquent, on le verra, mais plus au XVIIe siècle qu’au XIXe, et le thème des herbages, des grasses prairies l’est aussi. Chênedollé et Barbey sont sensibles aux contrastes violents de la lumière et de l’ombre, comme déjà Vauquelin des Yveteaux. Le thème du Normand, avec son parler particulier et gras, ne semble pas avoir frappé les littérateurs avant le XIXe siècle ; des études pourraient cependant être poussées dans ce domaine, car dès le XVIIe siècle au moins on voit des recherches sur le parler local (le chanoine Pedoue, par exemple, en 1631, pour Chartres et le Perche).

Plusieurs auteurs ont tendance à rapprocher la vision de ceux qu’ils étudient de celle des peintres, et ils y arrivent tout naturellement lorsqu’il s’agit de Proust et d’Elstir (c’est-à-dire Hellen, émule de Monet, et que Proust accueillait d’un Bonjour M. Elstir). Barbey aussi a une vision de peintre, de peintre romantique, comme Chênedollé, dans la violence de ses contrastes.

Mais une chose étonne : l’absence d’intérêt pour les sites et les monuments. Pourtant la Normandie en est riche, et Caen, avec ses grandes abbayes, les ruines de Jumièges, les églises romanes et gothiques, les châteaux ajoutent au pittoresque de la région. C’est celui qu’ont retenu les peintres mineurs et les lithographes du XIXe siècle, ceux dont la sensibilité se rapproche le plus du public, et même un Delacroix (l’Abbaye de Valmont). D’autre part les littérateurs ne sont pas venus, Maupassant et Maurice Leblanc exceptés, dans les mêmes sites que les peintres ; ils ont négligé deux sites qui ont inspiré la peinture : Villerville et sa longue plage à l’embouchure de la Seine, inspiratrice de Whistler et Monet, et les falaises d’Etretat qui ont inspiré les peintres depuis Noël, ami du père de Baudelaire, jusqu’à Courbet et aux Fauves. Seul le site de Rouen vu de la côte de Canteleu a inspiré à la fois Maupassant, Flaubert, Hugo, Paul Huet et les peintres anglais. Mais comment se fait-il qu’aucun littérateur n’ait eu de la Normandie la même vision que Poussin, avec ses bouquets d’arbres, ses larges percées (sauf Gide, mais Gide aimait-il la Normandie ?). Un historien d’art nous expliquerait peut-être, d’ailleurs, que, contrairement à ce que pensaient nos vieux amis Léon Coutil et Pierre du Colombier, les paysages de Poussin ne doivent rien à la Normandie.